Directeur de l'ABBEI et d'Urb&co
Quel est votre parcours et activité actuelle ? Après une formation d'ingénieur et plus de 15 ans de fonction publique, j'ai voulu participer au développement de nouvelles formes d'activité à forte plus-value sociétale portées par l'ESS.
J'ai donc créé URB&CO en 2010 , bureau d'étude qui met en œuvre des services de mobilité originaux, fonctionnels et améliorant le respect de l'environnement. J'ai alors été sollicité par l'équipe de l'ABBEI pour participer à la reconstruction de son carnet de commande, puis en prendre la direction, ce qui est le cas depuis un an. L'ABBEI est une entreprise d'insertion, dont l'unique objet est l'accompagnement du projet d'accès à l'emploi de ses salariés. Elle intervient dans le second œuvre du bâtiment (peinture et menuiserie-cloison-isolation)
Quels sont les fondements de l'ABBEI et d'URB&CO ?
Le but de ces entreprises est bien de participer à notre échelle à changer le monde. Dans les deux cas, on se positionne sur la recherche de modèles économiques relativement indépendants des financements publics : ceux-ci interviennent dans les phases de développement ou les missions de service public (insertion par exemple) , mais les structures doivent pouvoir continuer à vivre sans ces financements.
Un autre point commun entre ces structures est leur dynamique d'intégration permanente dans l'économie « traditionnelle » : participation aux fédérations de nos cœurs de métiers, partenariats avec d'autres entreprises... notre souhait est d'y promouvoir une autre manière d'entreprendre pour laquelle nous nous efforçons d'être exemplaires. Enfin, nous appliquons les principes des entreprises solidaires.
Sur le plan de la pédagogie, l'ABBEI a développé un principe de compagnonnage au quotidien des salariés en insertion (un permanent pour un salarié en insertion) qui est garant à la fois de la qualité et de la productivité de notre action et de la qualité du travail d'insertion.
Quelles sont, selon vous, les spécificités de la transmission/reprise d'une entreprise sociale et solidaire ?
Il ne faut pas oublier, et l'histoire de l'ABBEI l'a bien montré, que la transmission de toute entreprise est une étape périlleuse, qui nécessite une longue préparation. Pour le nouveau responsable, l'acquisition des compétences techniques, du relationnel auprès de la clientèle, et surtout l'adhésion du personnel (qui a souvent un sentiment d'abandon) nécessitent un gros investissement, et nécessairement une part de chance !
Dans le cas d'une entreprise de l'ESS il faut de plus (et avant tout) transmettre un projet sociétal, qui comporte ses propres compétences. Il faut que le repreneur puisse assurer la continuité de ce projet, tout en se l'appropriant : notre travail est tellement investissant qu'il est indispensable d'être totalement en phase avec le sens de notre activité. Dans le cas de l'ABBEI, nous avons retravaillé collectivement, dès mon arrivée dans l'entreprise, sur le projet social, ce qui a conduit à y inclure une dimension environnementale.
Le biseau que nous avons réalisé avec Alain Goussault, fondateur de l'ABBEI, m'a permis d'assimiler le fonctionnement de l'entreprise, les causes et les modes de construction de ses règles. Encore aujourd'hui, je fais régulièrement appel à ses compétences pour mesurer le degré de cohérence d'une décision que j'envisage avec l'histoire de l'entreprise.
Enfin, il y a clairement également un changement de génération : il faut passer de la période des « créateurs militants », à celle des « professionnels investis ». La première génération d'entrepreneurs solidaires a du inventer les dispositifs entrepreneuriaux permettant de porter nos valeurs. Notre génération d'entrepreneurs de l'ESS me semble en recherche d'une activité professionnelle qui « ait du sens », tout en restant compatible avec le développement d'une vie personnelle équilibrée.
Une transmission est donc une étape majeure dans l'histoire d'une entreprise, et elle passe nécessairement par des périodes traumatisantes. Mais il faut aussi y voir une superbe opportunité de relancer le processus d'innovation à mon sens inhérent à une activité sociale et solidaire.
Quelles sont les perspectives de développement ? Honnêtement, c'est l'interrogation du moment : la priorité est de stabiliser nos acquis, ce qui loin d'être acquis, dans une période de crise : isolation par l'extérieur, savoir faire d'insertion...
Mais nos interrogations sont nombreuses : quelle cohérence entre ces deux activités, quelle est la taille critique d'une structure au delà de laquelle elle risque de perdre son âme ?...
Quels sont vos souhaits pour les entreprises sociales et solidaires en Haute-Normandie ?
Les ESS n'ont pas le monopole de la responsabilité sociétale : je connais plus d'une entreprise traditionnelle qui gère son activité de manière cohérente avec les principes que nous défendons.
Je souhaite que les ESS développent une capacité d'innovation sociétale. Qu'elles se développent pour représenter une part de plus en plus significative de l'activité économique de la région. Mon souhait est que notre manière d'aborder le monde professionnel soit partagée par l'économie traditionnelle, sans pour autant perdre notre âme.
Comment envisagez-vous votre implication au sein de l'ADRESS ?
L'ADRESS m'a sollicité à quelques reprises pour recevoir des porteurs de projets et contribuer à leur réflexion en cours de construction de leur projet. L'échange d'expériences est primordial, et c'est aussi la richesse du réseau régional des entreprises sociales et solidaires.
Une publication conseillée : le livre de Mohamed Younous, qui a constitué une étape charnière dans mon avancée vers l'entrepreneuriat solidaire.
Un site internet conseillé : pour constuire son projet de création ou de reprise, celui de l'APCE !
Pour aller plus loin
ABBEI : www.abbei-insertion.fr
Retrouvez la fiche secteur "bâtiment" avec le témoignage du fondateur Alain GOUSSAULT
Rencontrez Patrick Le Page mercredi 6 juin 2012 pour le petit-déjeuner de l'ADRESS sur la prise de risque - 9h30-11h30 - Tél. 02 35 72 12 12
URB&CO : www.urbeco-mobilite.fr